Marie-Antoinette / Stefan Zweig

Marie-Antoinette / Stefan Zweig. Paris : Grasset, 1933.
Article initialement paru dans le Bulletin de l'Association Stefan Zweig, n°2, 02-03/1995, pp.25-31.



MARIE-ANTOINETTE / STEFAN ZWEIG ; Trad. de l’allemand par Alzir Hella. Paris : Grasset, 1983)
Marie-Antoinette : une biographie historique de Stefan Zweig

Deux siècles après la mise à mort de Marie-Antoinette, le mythe de son libertinage et de sa trahison envers la France est encore ancré dans de nombreux esprits. Il est certes plus confortable de croire en la culpabilité de Marie-Antoinette, affublée des pires perversités et vices, plutôt que d’étudier son existence et de faire connaissance avec la femme et la mère.
Pourtant, Zweig a mis ses talents de psychologue et d’analyste au profit de l’exploration de cette destinée, pour notre plus grand bonheur de lecteurs, et pour rétablir la vérité sur une personnalité qui, loin d’être démoniaque, ne fut qu’humaine, dans toutes ses imperfections. «La loi suprême de toute psychologie créatrice n’est pas de diviniser, mais de rendre humainement compréhensible.»[1]
C’est en 1770 que Marie-Thérèse, Impératrice d’Autriche, marie sa fille Marie-Antoinette, âgée de quatorze ans, avec l’héritier du Trône de France, le petit fils de Louis XV, pour qu’enfin règne la pais entre Habsbourgs et Bourbons.
La jeunesse de Marie-Antoinette est donc sacrifiée à la cause politique. A cela s’ajoute immédiatement une insatisfaction conjugale qui ne durera pas moins de sept longues années. Louis XVI, impuissant, et déjà indécis, mettra tout ce temps à réfléchir au bien-fondé d’une opération chirurgicale, seule capable de remédier à son handicap et de l’aider à faire de son épouse une femme.
Ce fait est longtemps édulcoré, comme s’il s’agissait d’un détail dans leur vie de couple. Cependant, l’idée hautement érotique et fantasmatique, attachée au personnage de Marie-Antoinette, vient de cette période de sa vie. En effet, cette situation qu’elle vit de plus en plus dramatiquement, dans l’éveil de son corps et dans son instinct maternel, la Cour la tourne en dérision et s’en amuse. Chacun médit sur les compensations que peut bien se procurer la Reine à la déficience de son époux.
Pourtant, Marie-Antoinette ne devient pas pour autant une perverse qui cherche qui cherche satisfaction auprès d’autres hommes ou femmes, comme on l’entend trop souvent. Elle devient tout simplement une femme meurtrie et malheureuse qui désespère de connaître un jour la maternité. Preuve en est la lettre que Marie-Antoinette écrit à sa mère à la suite du malheur survenu à la duchesse de Chartres, parente de la Reine, qui accouche d’un enfant mort-né. «Quoique cela soit terrible, je voudrais pourtant en être là. Mettre au monde un enfant, fût-il mort. Sortir de cet état malheureux et indigne, être enfin comme toutes les autres, et non plus vierge après sept ans de mariage.» [2]
Malheureusement, ces commérages sont renforcés par la légèreté de la Reine à la Cour. Elle recherche le plaisir où qu’il se trouve : dans la danse, dans les bals masqués, dans le jeu, tout ce que fuit Louis XVI, amateur de chasse.
Marie-Antoinette fait plusieurs erreurs, et certaines accéléreront sa perte. Déçue sentimentalement par un mari gentil mais impuissant, faible et trop sérieux à ses yeux, elle s’entoure de gentilhommes et de favorites à trianon, château où elle vit sans son mari. Cela discrédite le Roi, qui consent tout à sa femme, et semble lui obéir. Aux yeux de la Cour, ce n’est donc pas Louis XVI qui porte la couronne.
De ce lieu retiré, la Reine vit dans l’ignorance de la misère du peuple. Ses occupations se réduisent à s’habiller chez Mademoiselle Bertin, couturière de renom, à se coiffer et à s’amuser. Durant ces vingt années de pouvoir, cette femme n’ira jamais visiter un des quartiers populaires dont est peuplé son royaume.
Pour Marie-Antoinette, les problèmes de la France se confondent avec les problèmes de la Cour. Paris n’abrite que Versailles et le Trianon. La Princesse de Lamballe est très vite évincée par Madame de Polignac, nouvelle favorite de la Reine, qui va abuser de ses privilèges. Elle croule sous les dettes, et la monarchie française les paie. Les membres de sa famille sont sans rang, la Reine les anoblit et les même à la Cour. Celle-ci se révolte et Marie-Antoinette devient impopulaire.
Madame Campan, femme de chambre de la Reine écrit elle-même : « on ne peut parler favorablement du caractère modeste de la Comtesse Jules, devenue Comtesse de Polignac ; je l’ai toujours considérée personnellement comme la victime d’une élévation qu’elle n’avait point briguée : mais si son cœur était incapable de former des projets ambitieux, sa famille et ses amis virent leur propre fortune dans la sienne et cherchèrent à fixer d’une manière invariable la faveur de la Reine.»[3]   




Louis XV mort et Madame du Barry bannie de la Cour, le peuple se réjouit du sacrement de Louis XVI et de la venue de la jeune et jolie Reine Marie-Antoinette. La France pense que leur règne est le départ d’une nouvelle justice sociale. Mais lire ennuie la Reine, et si elle connaît Jean-Jacques Rousseau, ce n’est que de nom. Elle ne pense qu’à son bien-être personnel. Le Roi ne prend quant à lui aucune décision, et c’est pourquoi le même schéma social se reproduit. La royauté ne prend pas de mesures pour améliorer la vie de plus de vingt millions de citoyens qui eux meurent de faim dans une royale indifférence.
Là-dessus arrive «l’affaire du collier». Avec elle, Marie-Antoinette perd toute la considération que certains lui gardaient encore. Au fond, que la Reine ait pu se rendre coupable d’une affaire de faux et qu’elle soit impliquée dans l’achat de diamants dont son époux ignore tout, n’est pas le plus important. D’ailleurs le procès qui s’ensuit prouvera l’entière responsabilité de la seule Comtesse de Valois de la Motte.
Non, le reproche qui pointe sur la Reine, est de n’avoir prêté aucune attention à l’étiquette, de n’avoir pas respecté son titre de Reine de France, et par conséquent, de ne pas mériter le respect. C’est son attitude à la Cour qui est à l’origine de son impopularité.
La légèreté, l’insouciance de Marie-Antoinette ont rendu cette affaire crédible. Toutes ces années, le superficiel, le paraître ont prévalu sur la réflexion et l’être. Son mode de vie est remis en cause par le peuple. Les courtisans eux-mêmes fuient Versailles. L’heure de la révolte a sonné.
Des millions de Français menés par Danton et Robespierre provoquent la Révolution Française. Ils réclament l’abolition de la monarchie, pour se libérer du joug ancestral de quelques riches aristocrates.
Un seul ami reste fidèle aux monarques et à leurs enfants : le Comte de Fersen. Dans les années de gloire de la Reine, ce gentilhomme suédois a peu fréquenté la Cour. Mais maintenant que Marie-Antoinette se retrouve seule et détestée de  tous les Français, Fersen revient pour tenter de la sauver.
C’est lui qui organise, le 20 Juin 1791, la fuite à Varennes. Cet ami des moments difficiles est le seul homme qui déploie tout ce qui reste en son pouvoir pour obtenir des aides financières et des alliés armés afin de sauver la femme qu’il aime. D’ailleurs la fuite échoue à cause de son manque de clairvoyance. Amoureux de la Reine, il souhaite qu’elle voyage dans le plus grand confort. Fuyant dans un carrosse somptueux, où seul le sceau des Bourbons manque, la famille royale est loin de passer inaperçue. Au point que le peuple et la police puissent faire échouer cette tentative et déclarer le Roi et la Reine prisonniers de la Nation.
Dès lors, le couple royal, emprisonné aux Tuileries, connaît toutes sortes d’humiliations. Quatre jours après leur fuite, il ne se trouve que Fersen pour penser à faire évader Marie-Antoinette. Le 13 Février 1792, il se rend aux Tuileries, alors que sa tête est mise à prix cher les révolutionnaires. Mais enlever la Reine à toutes ses souffrances est l’unique idée qui le guide. Malheureusement, pas un seul homme n’est prêt à risquer sa tête en aidant Fersen. Son vœu de sauver la Reine restera donc jusqu’à la fin de ses jours un rêve douloureux parce que inaccompli.
Le 20 Avril de la même année, Louis XVI est contraint par le parti des Girondins de l’Assemblée Nationale de déclarer la guerre au Roi de Hongrie. En prenant cette décision, l’Assemblée les condamne : «Si la France est victorieuse, ils perdront le Trône, si ce sont les puissances étrangères, ils perdront la vie.»[4]
Marie-Antoinette, qui a longtemps et vainement fait appel à sa patrie  natale pour recevoir  une aide face aux révolutionnaires haineux, fait une dernière tentative. Celle-ci signera son arrêt de mort. Quatre jours avant que la guerre ne soit déclarée, elle transmet le plan  de campagne des armées révolutionnaires à l’Ambassadeur d’Autriche. L’accusation portée contre elle un an plus tard est donc totalement justifiée.
Le 10 Août 1792, l’Assemblée Nationale décide à nouveau d’incarcérer la famille royale. Trois jours seront nécessaires pour décider du lieu d’emprisonnement ; la première idée du Luxembourg est finalement évincée au bénéfice du Temple.
Louis XVI est guillotiné le premier. Sa famille, qui était séparée de lui par un étage, reçoit l’autorisation de lui rendre visite le 20 Janvier 1793. Ce sera la seule et dernière fois, puisque le Roi est guillotiné le lendemain matin. Marie-Antoinette est transférée à «la chambre des morts», la Conciergerie, et à jamais séparée de ses enfants.


Jurés et avocats connaissent déjà l’issue du procès qui s’ouvre le 16 Octobre 1793 contre celle qui fut Reine de France. Ses défenseurs craignent trop pour leur vie pour lui offrir un véritable appui. Pourtant, légalement, celui-ci n’aurait pas été difficile à apporter. Pas une seule preuve écrite ne figure dans le dossier de la veuve Capet. Ainsi, si le crime jugé est un crime de trahison, il est plus question durant ces deux jours de procès d’inceste, de perversité et de moralité.
Autrement dit, dans l’incapacité de prouver que Marie-Antoinette a trahi a France, Hébert, substitut du procureur de la Commune, prétend lors du procès que la Reine s’et livrée à des pratiques incestueuses sur son fils, Louis-Charles Capet confirme ce fait et témoigne contre sa mère. «Il est bien aisé de faire dire à un enfant de huit ans tout ce que l’on veut.»[5], répond Marie-Antoinette, qui est décidée à garder son sang-froid jusqu’au bout.
Le dénouement du procès était décidé bien avant son commencement. Marie-Antoinette d’Autriche-Lorraine doit être guillotinée. Depuis la mort de Louis XVI, l’égalité de tous devant la mort est proclamée. C’est donc une simple charrette qui transporte l’ancienne Reine de France à l’échafaud. Fatiguée, vieillie, injuriée, cette femme de trente-huit ans refuse toute aide pour monter les marches qui la mènent au bourreau. Elle les gravit aisément, «du même pas ailé que jadis les escaliers de marbre de Versailles.»[6]
Acclamée en tant que dauphine de France à quatorze ans, elle est décapitée comme une criminelle. Mais alors qu’elle reprochait tant à sa dame d’honneur, Madame de Noailles, de trop se conformer à l’étiquette, Marie-Antoinette, à l’article de sa mort, a le comportement d’une Reine : elle reste digne et silencieuse jusqu’à la fin. «Elle avait un air plus calme et plus tranquille encore qu’en sortant de la prison. Sans parler ni au peuple ni aux exécuteurs, elle s’est prêtée aux apprêts du supplice (…). Son exécution et ce qui en formait l’affreux prélude dura environ quatre minutes. A midi un quart précis sa tête tomba sous le glaive vengeur des lois.»[7]
Lorsque Fersen est mort, Marie-Antoinette a perdu à jamais la seule personne qui restait attachée à son souvenir. Ainsi, quand sa parente, Marie-Louise épousera Bonaparte en 1806 et viendra en France, elle ne posera aucune question sur la sépulture de Marie-Antoinette. On peut dire que sans Zweig, elle serait restée sinon oubliée, du moins salie par les nombreuses calomnies dont elle a fait l’objet. Le récit documenté que nous livre Zweig est «écrit dans la sympathie voire dans l’amour.»[8]
En racontant la vie de Marie-Antoinette, Zweig voulait ne faire «qu’un portrait, mais un portrait vivant.»[9] Ce portrait est magnifique et totalement réussi.

(c) Véronique Meynier, le 02/01/2013



[1]Stefan Zweig, in Marie-Antoinette.
[2]Stefan Zweig.
[3] Mémoires de Madame Campan : première femme de chambre de Marie-Antoinette / Madame Campan ; Préface de Jean Chalon.- Paris : Mercure de France, 1988, p.99.
[4] Marie-Antoinette / Stefan Zweig ; Traduit par Alzir Hella. Paris : Grasset, 1983.
[5] Marie-Antoinette / Stefan Zweig ; Traduit par Alzir Hella. Paris : Grasset, 1983.

[6] Marie-Antoinette / Stefan Zweig ; Traduit par Alzir Hella. Paris : Grasset, 1983.

[7] Le procès de Marie-Antoinette / Présenté et commenté par Gérard Walter. Bruxelles : Ed. Complexe, 1993.
[8] La reine scélérate : Marie-Antoinette dans les pamphlets / Chantal Thomas.- Paris : Seuil, 1989, p. 19.
[9] Journaux : 1912 – 1940 / Stefan Zweig. Paris : Belfond, 1986. P. 228. (1931).






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