Le vrai lieu / Annie Ernaux ; entretiens avec Michelle Porte


Le vrai lieu / Annie Ernaux ; entretiens avec Michelle Porte.- Paris : Gallimard, 2014, 110 p.


Les lecteurs qui apprécient l’œuvre d’Annie Ernaux vont adorer ces entretiens.
Ils ouvrent grand la porte de l’intimité de l’auteur ; évoquent largement ses lieux et conditions de vie d’enfance qui sont à l’origine de son envie d’écrire.

Michelle Porte, déjà réalisatrice de documentaires d’autres écrivains (Virginia Woolf ou Marguerite Duras) a demandé à pousser la porte de la maison de Cergy où Annie Ernaux vit pour aborder son travail d’écriture et essayer de comprendre comment ses essais ont vu le jour, et composent une œuvre depuis 40 ans.
Le concept d’intrusion surmonté et dépassé, Annie Ernaux s’est pris au jeu, et a fait plus que répondre laconiquement aux questions posées, en semblant oublier que l’idée n’était pas venue d’elle.

Il en ressort un quasi journal intime de l’auteur qui évoque sa condition sociale d’origine très populaire (fille de petits commerçants où tous les habitants d’Yvetot ne seraient pas venus faire leurs courses, pour ne pas se mélanger aux ouvriers, principaux clients) dont elle s’est émancipée par les études de Lettres qu’elle a menées, le CAPES qui lui a fait obtenir un statut de prof, et quelques années plus tard devenue auteur, l’a fait entrer dans l’élite, la classe très prisée que représente les intellectuels.

Ce transfuge de classe, elle l’évoque très souvent, en ressent quelquefois une impression d’être une usurpatrice, de ne pas être à sa place (dans les relations mondaines notamment). Cela provoque chez elle une vraie modestie. Elle parle de l’écriture, qui est un besoin viscéral chez elle, cela ne fait aucun doute, mais d’une façon très humble. Elle n’est pas UN auteur renommé, mais fait un METIER qui est une chance, et son ambition est d’être utile, de laisser un regard sur une époque, pas de parler d’elle.

Elle réfute dans ces entretiens l’idée que ses essais s’apparentent à des romans d’autofiction. Ce qu’elle a vécu n’est pas isolé. La violence de son père face à sa femme (scène marquante de LA HONTE) a existé dans sa famille. Elle est donc arrivée dans d’autres maisons, à côté de chez nous. 

Dans PASSION SIMPLE, elle n’évoque pas son histoire d’amour, mais TOUTES les histoires d’amour pour en analyser les phases, et réfléchir sur les évolutions de personnalité que chaque amoureux développe. Son produit brut est son expérience personnelle. Elle s’est sert pour la malaxer et en extraire une pâte capable d’être examinée pour dresser un portrait collectif d’une frange de la société ou d’une époque (dans LES ANNEES par exemple).

Auteur aux essais innombrables, dont l’œuvre n’est plus à présenter, elle dit être gênée si un lecteur se manifeste dans un lieu public, lui montre une attention particulière.

Essai qui va séduire ses lecteurs inconditionnels, dont je fais partie, puisqu’elle revient sur ses principaux essais, en apportant des informations personnelles sur leur naissance, L’EVENEMENT PERSONNEL qui lui a montré le chemin, lui a crié qu’il n’était là que pour lui souffler les premières lignes de son nouveau livre dont le thème devenait une évidence, comme le déroulé des idées.

Annie Ernaux a besoin de cette EVIDENCE, ce thème qui lui saute aux yeux, et la pousse à écrire CE livre à CE moment de sa vie. Elle a besoin aussi de ressentir un danger, toujours présent, et parfois abstrait. Mais l’écriture ne doit pas être superficielle, superflue. Ce sentiment de danger évoque chez elle une justesse. 

Les mots doivent avoir la force des pierres, lourdes et qui sorties de l’eau, posées sur le chemin ne se déplacent plus. L’écriture a ce poids, cette précision. L’écriture est aussi une arme pour parler des choses qui comptent : «L’écriture comme un couteau.». «Il s’agit de déchirer les apparences.» Le danger existe donc puisqu’à décider de parler de sujets intimes, ou d’épisodes personnels, des conséquences qu’elle ne connait pas encore vont surgir. Mais l’écriture est une nécessité. Elle accéléra peut-être une épreuve à vivre, mais l’épreuve serait de toute façon arrivée. La vérité dans l’écriture ne doit donc pas être sur la réserve. 

«Le vrai lieu» d’Annie Ernaux est chaleureux, l’écriture existe dans un quotidien qui n’a pas besoin d’inventer des personnages, ou d’embellir une réalité pour nous embarquer.
Annie Ernaux, par son pinceau de portraitiste de nous, de vous, de moi, m’emmène toujours où elle veut. J’ai refermé ce livre avec un plaisir immense de m’y être plongée.
Plaisir de lecture que je n’avais pas ressenti depuis bien longtemps, à ce point !

© Véronique Meynier, 02/09/2017

Commentaires

  1. Chouette article qui donne envie de se replonger dans les écrits d'Annie Ernaux.

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