Sur les chemins noirs / Sylvain Tesson


Sur les Chemins noirs. Paris : Gallimard, 09/2016, 141 p. (Blanche).


«Mieux vaut tomber de très haut que de voler comme un moineau». Cette citation extraite de L’autre royaume de Dimitri T. Analis va comme un gant à Sylvain Tesson, non pour l’actualité de son terrible accident, mais plus sensiblement pour l’envergure de ses idées, de ses idéaux, de ce qu’il est et devient de livre en livre : un Grand Homme et un Grand Ecrivain.

Tesson ne pleure pas sur son sort, mais fidèle à la philosophie de Nietzsche et au dépassement de soi, "Ce qui ne [le] tue pas, [le] rend plus fort."

Dispositif Tesson : la Marche à contre-courant ! Des terres lointaines. De l’urbanisation à outrance. Par la marche, profiter du jour présent, retrouver sa liberté !

Sur les chemins noirs traverse les chemins oubliés de la France, destination choisie sur son lit d’hôpital où il a séjourné quatre mois après sa chute de huit mètres. Et où il s’est fait la promesse que s’il avait la chance de recouvrer l’usage de ses jambes, il parcourerait ce pays méconnu : celui où il a vu le jour, mais qu’il a choisi de fuir pour parcourir le monde, avec lequel il va faire enfin connaissance, par des chemins abandonnés et solitaires.

Et bien que Sylvain Tesson ne soit pour la première fois pas parti à l’autre bout du monde comme à son habitude, ce voyage est le plus intime, le plus intense.

Comme tous les rescapés, les miraculés de l’existence, les survivants d’un naufrage, il goutte chaque pas, avec une attention, un bonheur jamais encore ressentis dans ses précédents voyages.

Sur son lit d’hôpital, après sa chute de huit mètres, qui lui a laissé de nombreuses séquelles, une paralysie du visage, de fortes douleurs au dos et aux jambes, des crises d’épilepsie qui nécessitent un lourd traitement médical, Sylvain Tesson n'a rien perdu de son humour et fait ici preuve d’autodérision et d’attention écologique («Tâchons de ne pas tomber à l’eau, pensais-je en passant les ponts sur les ruisseaux, cela évitera à la région une pollution chimique», p. 103).

Il a craint de ne jamais pouvoir remarcher. Chaque journée de ce périple, est souvent accompagnée de camarades de voyages (Thomas Goisque, Cédric Gras), et largement ponctuée d’une ambiance littéraire chère à Sylvain Tesson, écrivain autant voyageur qu’érudit. Comme chacune des journées de marche achevée constitue une victoire sur le terrain de la mobilité, du voyage si existentiels pour l'auteur.

Son accident, dont il parle assidûment, garde une trace sur l’homme, qui en nourrira à jamais une culpabilité, un regret d'avoir fait tant le "pitre", d'avoir pris des risques inutiles.

S’il n’en a pas perdu son humour, il en a développé une mélancolie, lui qui ne pouvait déjà pas être décrit comme un grand optimiste. Il met d’ailleurs ses crises d’épilepsie sur le dos de cette nouvelle mélancolie.

Mais comme tous les accidentés, ceux qui garderont à jamais la conscience qu’ils ont échappé à la mort, il revisite les théories russes, notamment celle qui suppose que tout sera pire demain, et que aujourd’hui n’a rien d’exceptionnel à préserver, théorie qui désinhibe et fait prendre des risques à celui qui n’a plus rien à perdre : "Les ivrognes russes trinquent en affirmant que "demain sera pire qu'aujoud'hui". Longtemps, je m'étais rangé à cette idée. Depuis ma chute, je me pénétrais du contraire : tout s'améliorerait."(pp. 31-32).

Dommage, que la raison de Sylvain Tesson, l’envie de profiter du jour présent, et des petits bonheurs quotidiens ne l’ait visité qu’après qu’il est vérifié que non, les Russes qu’il aime tant ne détiennent pas toujours La vérité. Que CE que l’on a aujourd’hui peut s’avérer immense, quand on l’a perdu, surtout lorsqu’on est un voyageur et que l’on est passé à côté du pire : devenir paraplégique. Le fauteuil roulant à vie, Sylvain Tesson ne l'aurait pas supporté, et aurait mis fin à ses jours.

L'alcool lui étant formellement interdit, Sylvain Tesson doit  remplacer la vodka par le sirop d’orgeat. Mais il réalise que le plaisir est ailleurs, et que quelques règles de vie peuvent être nécessaires pour conserver le gouvernail qui permet de diriger sa vie, et de tenter de décider de son destin.

Le principe de Sénèque de goûter l’instant présent devient le leitmotiv de Sylvain Tesson, qui l’intègre profondément, jeune rescapé d’une mort à laquelle il a échappé. ("Quand la vie ne tient qu’à un fil, c’est fou le prix du fil" Daniel Pennac dans La petite marchande de prose).

Essai infiniment intime. La présence de sa mère récemment décédée y habite ses pensées. En filigrane, transparait en permanence ce reproche qu’il n’a pas fini de se faire, d’être seul responsable de son accident, qui a abimé son corps, ancienne "machine physique qui [l']autorisait à vivre en surchauffe." (p. 16).

Essai infiniment intime enfin par ce qui en ressort.
Le temps à l’hôpital, suspendu, dans une attente insoutenable, l'inconnu des séquelles qu'il garderait de l'accident, à la merci des autres. Cet homme si libre, si indépendant, qui est parti six mois en Sibérie pour se couper du monde, et décider seul de sa vie, en déterminant dans la solitude ce que seraient ses choix, ses attentes dans l'existence, a été livré aux mains, aux soins de soignants, ou de proches qui voulaient en profiter pour le mettre en cage, sur les chemins tous tracés de la vie passive et organisée, sécurisée.

Mais Sylvain Tesson n’est pas fait pour être enfermé, ni dans une chambre d’hôpital, ni dans des itinéraires déjà tracés.

Ses chemins noirs nous font ici croiser l’Intranquille, Fernando Pessoa, et un couple d’Autrichiens, qui se transforment dans son regard mélancolique, en Lotte et Stefan Zweig avant leur suicide.
Cette allusion à Zweig, ajoutée à la couleur des chemins de l’essai, m’a personnellement fait penser au désespoir de Stefan, que Frederike, sa première femme, qualifiait de «bile noire».

C’est un fait, Sylvain Tesson est marqué par son accident, qui dit-il l’a fait en huit mètres vieillir de 50 ans.
Mais son énergie et sa résistance aux traumatismes de la vie seront toujours plus forts.

Cet homme est né sous une bonne étoile, celle de l’enthousiasme et du mouvement. Il ne sera jamais du genre à pleurer sur son existence, plutôt du genre de ceux qui font de leurs échecs une occasion de se dépasser, et de se remettre en question, pour que leur vie ne leur passe pas sous le nez.

Si «Dans les forêts de Sibérie» était mon essai préféré de l’auteur, j’aime passionnément ce dernier cru, né de la sagesse, de la maturité, d'un sauvetage et d'un retour au plaisir d'être simplement en vie.
Tesson n’a pas vieilli de cinquante ans, il ne prendra jamais une ride.
Sa capacité à s’émerveiller de la nature (à défaut des hommes) et de la littérature lui assure une jouvence éternelle.

Citations extraites de l'essai sur :
http://citations-auteurs.blogspot.fr/2013/12/sylvain-tesson-ne-en-1972.html

(c) Véronique Meynier, 13/11/2016

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