Regarde les lumières mon amour / Annie Ernaux



Regarde les lumières mon amour / Annie Ernaux. Paris : Seuil, 03/2014. 71 p.




Annie Ernaux est agrégée de Lettres, ancienne prof de français. Deux caractéristiques fortes chez cette femme devenue auteur récompensée en 1984 par le Prix Renaudot, pour son roman La Place :
- son écriture dépouillée sera mise au service de romans autobiographiques à caractère sociologique. Elle ne sera pas un écrivain à l'imagination débordante, capable d'inventer des contes de fées ou des histoires à rebondissements. Non, elle n'est pas la digne héritière de Lewis Carroll ou de Mary Higgins Clark. Ses livres ne sont pas faits de doux rêves ou de suspense. La lecture de ses essais ne permet pas de s’évader de la réalité, mais de mieux la comprendre, et de s’en imprégner. La réalité est la matière première de son œuvre, une pâte à modeler qu’elle malaxe et triture, pour en faire ressortir toute l’épaisseur en lui redonnant sa valeur.
- son lieu de résidence : le Val d'Oise et la ville de Cergy.

Ces deux particularités sont les ingrédients de son court essai : Regarde les lumières mon amour.
En moins de 80 pages, elle observe, analyse, décortique le Centre Commercial des Trois Fontaines de Cergy-Préfecture, pour en brosser un fin portrait sociologique.
L'hypermarché Auchan notamment, devient son terrain d'étude. Elle le fréquente, le hante, le parcourt durant un an (2012 à 2013) avec le regard affûté de celle qui s'imprègne de cette vision dans le but de coucher sur le papier, la représentation de cette micro-société, plus représentative de la diversité de la population valdoisienne par sa concentration que nulle part ailleurs. (130 nationalités).

Sociologie d’une société en pleine évolution : qui souhaite acheter pas cher et ne se formalise pas que les vêtements achetés pour quelques euros soit le résultat d’une exploitation de main d’œuvre au Bangladesh.
Sociologie de notre société de consommateurs qui veut acheter vite, et ne s’offusque pas de la disparition de caissières par le remplacement de caisses automatiques, qui signe la mort de nombreux emplois.

Société crédule et consommatrice qui se laisse berner par les mécanismes du libéralisme, et qui est persuadée que la carte de fidélité d’une enseigne lui permet avant tout de faire de bonnes affaires, sans réaliser que c’est avant tout un fil à la patte qu’elle se noue, en assurant l’avenir financier du magasin, par cet engagement à long terme.

Critique des hypermarchés qui analyse toutes les strates de la population, pas d’une manière philanthropique, mais mercantile. Ainsi chaque individu intéresse le commerce par sa culture, son âge, son pouvoir d’achat (rayons exotique, hallal, diététique, low-discount, en sont la preuve). L’individu ne se réduit qu’à une cible marketing à atteindre, comme les mois de l’année (Décembre : vente de jouets ; Pâques : vente de chocolat ; Eté : vente de maillots de bain). La durée de vie du produit devient infiniment brève. Les enseignes développent d’ingénieuses stratégies commerciales pour s’attacher de nouveaux clients ; elles ne laissent rien au hasard et utilisent toutes les dates du calendrier susceptibles d’inciter les achats.

Enfin, le profit étant le seul paramètre qui intéresse le centre commercial, l’aspect culturel est tombé aux oubliettes.
Cinéma, librairie ont jadis été présents dans le centre commercial, mais ont depuis bien longtemps fermé leurs portes.
Reste le rayon librairie de Auchan, où la présence des écrivains, des grands auteurs classiques ou contemporains s'avère très marginale.
L’enseigne mise plutôt sur les dix meilleures ventes, le «Top 10» des produits sur lesquels les clients se précipiteront, et sur lesquels l’hypermarché ne perdra pas d’argent.
Les dix élus ressemblent donc à une course de chevaux avec comme dossard une affiche annonçant la place du livre dans les ventes actuelles.
Lisez, lisez chers clients ! Lisez non ce qui est intelligent, percutant ou original, mais lisez ce qui se vend, pour rester dans le moule des consommateurs et rester dans le troupeau.

Essai sociologique très agréable à lire, qui filme au ralenti cet univers de la consommation, avec des gros plans : sur les procédés de manipulation des commerces envers leurs clients, sur les conditions de travail de leurs employés, et qui nous fait prendre conscience des aspérités du concept.

Citations extraites de l'essai sur http://citations-auteurs.blogspot.fr/2013/12/annie-ernaux-nee-en-1940.html

© Véronique Meynier, 05/2016

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