Une seconde vie / Dermot Bolger

Une seconde vie / Dermot Bolger. Paris : Ed. Joëlle Losfeld, 2012, 256 p.



«Une seconde vie» parle d’un sujet douloureux, évoqué magnifiquement dans le film de Peter Mullan «Magdalene Sisters» en 2002, et qui a soulevé le voile du secret des couvents d’Irlande, où des milliers de jeunes filles, étaient obligées d’abandonner leur enfant après leur avoir donné la vie.

C’est sur cette question que le roman se base : celle d’une Irlande catholique et puritaine, qui jusque dans les années 1960, a choisi de séparer des milliers de mères et de nouveau-nés, pour laver l’honneur de leur famille en condamnant ces jeunes femmes à se séparer de leur enfant et à travailler comme blanchisseuses dans des couvents où elles étaient censées racheter leur dignité. 

Leur faute ? Mettre au monde un enfant en dehors du mariage, et éclabousser la réputation de leur famille, en devenant des filles déchues, la honte de leurs parents. La grossesse en dehors du mariage, dans l’Irlande puritaine était un péché. La fille fautive était amenée chez les sœurs, qui devaient la surveiller, et faire adopter son enfant dès la naissance. 

Ces mères dépossédées de leur enfant, ressentiraient un vide qu’aucune discipline chrétienne ne permettrait jamais d’alléger. L’enfant à naître, innocent, devait être placé entre des mains sûres, fuir sa coupable mère et renaître dans une famille plus aimante, pleine de morale, où ses mauvais gènes seraient combattus et tus à jamais.

Dermot Bolger choisit pour évoquer ce sujet le personnage de Sean Blake, photographe, marié et père de deux jeunes enfants. Blake a appris à l’âge de onze ans qu’il avait été adopté. Cette annonce par ses parents adoptifs a provoqué un choc. Il a refusé que cette particularité soit son signe caractéristique. Il ne voulait pas être réduit à cette image d’enfant adopté, de «batard.»
A tel point qu’il n’a jamais pu l’avouer à sa femme Geraldine, et n’a jamais cherché à retrouver sa mère biologique.

Le premier abandon était trop lourd à porter et il n’aurait pas supporté d’être repoussé à nouveau par cette femme. Un terrible accident de voiture dont il va être victime va changer radicalement sa vision des choses. La violence de l’accident fait que les médecins le déclarent d’abord cliniquement mort. Il reviendra miraculeusement dans le monde des vivants, mais le Sean Blake qu’il a été, le Sean Blake léger et insouciant, qui refoule ses origines dans son inconscient a disparu. De cette expérience de la mort, Sean Blake revient avec un besoin de faire le point, de partir à la recherche de ses origines, de savoir d’OU il vient, pour comprendre QUI il est.

Il mènera une quête incessante pour retrouver la trace de cette mère et comprendre les raisons de cet abandon. Cette mère, pour laquelle il a nourrit enfant de la peur (angoisse qu’elle vienne l’arracher à ses parents adoptifs aimants) et de la haine pour l’avoir abandonné, devient LA personne capitale à retrouver, LA solution au mystère de sa vie qu’il doit impérativement élucider.

Le secret des couvents irlandais qui «emprisonnaient» ces jeunes femmes est bien gardé. L’enquête pour retrouver la trace de cette femme s’avèrera difficile. Mais sa motivation le fera croiser les personnes indispensables pour le mettre sur les rails du chemin de la vérité, même si celle-ci restera incomplète.

Cette «Seconde vie» de Sean Blake rend hommage à cette mère et à ses milliers de femmes Irlandaises qui ont été obligées de se séparer de leur enfant. La plupart sont mortes sans jamais faire connaissance avec lui, alors que CET enfant a rempli toutes leurs pensées, chaque seconde de leur existence, jusqu’à les rendre folles.

La perte, la séparation imposée reste un choc et provoque un vide, et l’absence d’un enfant perdu est une souffrance que jamais rien ni personne ne comble, même pas la naissance d’un autre enfant. Un enfant ne remplaçant jamais celui dont on a dû faire le deuil.

Cette «Seconde vie» rend tout autant hommage aux personnes adoptées et aux souffrances qu'elles subissent, à leur construction d’identité différente et plus compliquée que pour un enfant n’ayant pas vécu cette séparation.

Anecdote amusante et originale : Dermot Bolger a écrit ce roman en 1993. Il a ensuite refusé toute réimpression de ce livre. Bolger considérait qu’il avait mis trop de colère dans le personnage de Sean Blake, et avait le projet de corriger ce défaut.

C’est donc cette version que je vous conseille, celle de 2010, où le Sean Blake a pris de la bouteille, a mis de l’eau dans son vin, et ressent plus un manque de sa mère, est rempli d’incompréhensions face à sa naissance, mais ne déborde plus de haine pour cette femme qui l’a abandonné.

Version idéale pour rendre hommage à ses femmes, tenues d’abandonner leur enfant pour ne pas heurter la morale chrétienne, et qui ont été bien plus abandonnées par leurs familles, qui auraient dû leur venir en aide et les aimer, comme elles aimaient chacun des enfants venus au monde, que la puritaine Irlande a décidé durant des dizaines d’années de leur arracher, selon le précepte que l’amour ne suffit pas.


Pourtant, la religion chrétienne ne défend-elle pas : «Aimez-vous les uns les autres» ?...

Citations du roman sur :
http://citations-auteurs.blogspot.fr/2014/08/dermot-bolger-ne-en-1959.html
 



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