L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage : roman / Haruki Murakami



L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage : roman / Haruki Murakami. Paris : Belfond, 09/2014, 367 p.



Le dernier roman de Haruki Murakami met en scène Tsukuru Tazaki, passionné de gares, qui en a fait sa profession.

Célibataire, il rencontre Sara, dont il tombe amoureux.
Il lui parle de son enfance, de son adolescence. Période bénie où il fréquentait un groupe d’amis, une bande dont il constituait le 5ème membre, comme le 5ème doigt de la main. Ils étaient inséparables, très complices.

Leurs noms japonais contenaient à eux quatre des couleurs : Bleu et Rouge pour les garçons, Noire et Blanche pour les filles.
Le prénom de Tsukuru n’est pas lié à une couleur, mais à une action, «Celui qui fait».

Cette bande d’amis qui partageait tout, et vivait en harmonie, a connu une rupture, très brutale, pour Tsukuru. Sans aucune raison apparente, Noire lui a un jour répondu au téléphone : «après ce que tu as fait, nous ne voulons plus que tu nous appelles. ».

Tsukuru a cherché à joindre ses autres camarades, mais sans plus de succès. Ils coupèrent les ponts et leur relation subitement, sans explication et sans plus aucun échange avec Tsukuru. 

L’année qui a suivi ce rejet, Tsukuru n’a pensé qu’à la mort, voulait mourir, incapable de surmonter cette blessure. Le jeune homme se sent vide, et ne trouve plus aucun sens à son existence.

Le temps passe, et recouvre peu à peu un bandage sur ce traumatisme, qui s’enfouit au plus profond de sa tête, dans une zone si reculée de sa conscience, qu’il l’a presque retiré de sa mémoire. Tsukuru n’a plus jamais pensé à cette période de sa vie, ne l’a plus évoqué avec personne, et il semble aujourd’hui, à 35 ans, un homme serein et épanoui.

Mais sa relation avec Sara l’oblige à remuer son passé, et à se poser les questions qu’il n’a pas osé soulever à l’époque où son groupe d’amis l’a rejeté si soudainement.

Sara a le sentiment que l’homme qu’il est aujourd’hui cache un mystère qui pourrait ne pas être positif. Elle ne peut pas concevoir sa vie avec un homme qui manque de courage et qui provoque le rejet sans souhaiter en comprendre les raisons.

Pourquoi quatre adolescents ont-ils coupé les ponts avec Tsukuru ? Cet abandon était-il justifié à l’époque ? Une conséquence d’une personnalité difficile à supporter ou à comprendre ? Tsukuru a-t-il à cette époque eu un geste, un mot ou un comportement répréhensibles qui pourraient expliquer un désamour s’étant avéré si spectaculaire et inattendu.

Tsukuru fait dont ce grand saut en arrière pour ne pas perdre Sara qui ne lui laisse pas le choix. Il doit interroger ses anciens amis pour découvrir ce qui s’est passé, ce qu’il a fui, faire connaissance aujourd’hui avec une vérité qui aurait été, à l’époque, trop lourde à identifier. Tsukuru entreprend donc un retour brutal dans un passé qu’il a quitté, contraint et forcé, par une mise à l’écart radicale,  de la part de ceux qui donnaient de la couleur à sa vie d’adolescent. Cette vérité qu’il a fui, quoi qu’elle contienne, il va devoir maintenant lui faire face, et remuer le passé, les souvenirs, de ses anciens acolytes, qu’il a maintenant perdu de vue.

Tsukuru va reprendre contact avec ses 2 anciens camarades, Rouge et Bleu, et voyager jusqu’en Finlande pour revoir Noire, celle qui, par l’intermédiaire du téléphone, a signé il y a quinze ans sa mise à mort : «Nous ne voulons plus te voir, n’essaie plus de nous appeler.»

Occasion de lever le voile, et de découvrir l’objet du secret que cette bande d’amis ne pouvait pas exprimer par des mots, mais simplement par un comportement brutal, un rejet. Quelle raison avaient-ils pour le traiter avec si peu d’égards ? Avaient-ils le choix d’agir avec plus de douceur ? Quels reproches formuleront ils à l’encontre de Tsukuru pour expliquer leur rejet d’il y a quinze ans ?

Quand à Blanche, la 2ème fille du groupe, qu’est-elle devenue ? Tsukuru aura-t-il l’occasion de revoir son amie et de mettre enfin les cartes sur table pour que l’injustice si traumatisante vécue durant leur adolescence soit expliquée, que l’honneur de Tsukuru soit lavé, et que sa vie d’homme puisse enfin s’épanouir sans que les démons du passé viennent le tarauder et entraver son bonheur ou ne surgissent en donnant des doutes à la femme qu’il aime et avec laquelle il veut vivre, dans sa vie présente ?

Roman sur les liens d’amitié si forts qu’ils donnent facilement des ailes, qui se brisent parfois, et nous font nous noyer, tomber dans une marée profonde où se débattent meurtrissure, déchirure, plaie qui se rouvriront au premier choc émotionnel.

Roman sur la relation démesurée d’amitié, qui lie deux êtres à la vie à la mort, alors que ce lien demeure extrêmement fragile, capable de se déchirer en un éclair. Roman sur l’excès que nous mettons toujours dans une relation humaine, en attendant tout de l’autre, en faisant reposer notre bien-être sur le plaisir d’être ensemble, alors que le sentiment peut changer, diminuer, se dégrader.

Qu’attendons-nous de nos amis, de nos amours ?
Que leur devons-vous ? Que nous doivent-ils ? De la fidélité ? De la constance ? Ou de l’intensité qui mourra un jour ?
Un groupe peut-il être lié à la vie, à la mort ? Ou des personnalités plus fortes font-elles toujours vaciller les plus fragiles ? Toute vérité est-elle bonne à dire, ou doit-elle quelquefois être tue ? Est-on en capacité d’accepter la dureté des maux des autres, et de surmonter leur vérité, d’en entendre l’écho, avec amour et détachement ? A quel moment décide-t-on de sauver un individu et d’en sacrifier un autre dans des dommages collatéraux ?

Roman très réussi de Murakami, qui est un moment de lecture toujours très poétique, dans un univers et imaginaire très personnels.
Dans ce Tsukuru…, les êtres vivants et riches d’émotions sont liés à la couleur, et les individus plus banals, les personnalités qui vibrent moins de ce plaisir de vivre, sont plutôt pales, si dénués de teintes bien visibles, que Murakami aurait envie de pouvoir les rendre plus intenses grâce à une télécommande qui aviverait leurs couleurs, leur personnalité, leur caractère.

Pas de chat dans cet opus, mais de très beaux personnages, haut en couleur.


Citations extraites du roman disponible sur mon blog :
http://citations-auteurs.blogspot.fr/2013/10/haruki-murakami-ne-en-1949.html

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